Mardi 8 janvier 2008
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Un vent rapide poussait les nuages de la dernière averse, des haubans de soleil, montant ou descendant du ciel, balayaient le quartier. L’immeuble avait deux étages, une façade en plâtre fissurée et trois huisseries en bois pourri par niveau. Un morceau usé de Ménilmontant, coincé entre deux barres de béton, une dent cariée sur laquelle on continue de mâcher. Depuis les gouttières au zinc en dentelle, des gouttes d’eau, brillantes comme des diamants, tombaient encore sur le trottoir. Poésie de ruine sans conséquences. Le rez-de-chaussée était un bar défraîchi au nom inadéquat de Bar du Matin. Un lever de soleil peint à la main en décorait la devanture, rapport au nom douteux de l’établissement, lui aussi peint en lettres dégoulinantes par un artiste local payé au verre.
Devant l’entrée, un grand homme maigre agitait ses longs bras tatoués. Deux flics en uniforme l’encadraient. Les flics étaient à leur tour cernés par des parasols Kronenbourg déchirés, des tables et des chaises renversées, couvertes de gouttelettes argentées. Entre les éléments épars du mobilier chaviré, un sac caoutchouteux, noir et luisant, gisait. Au-delà de la terrasse, deux hommes en blouse déposaient sur un brancard une jeune femme inanimée. Le trottoir était mouillé, gras et glissant. Autour de la terrasse foudroyée,
une poignée d’agents nerveux contenait la foule qui débordait sur le boulevard. On se tordait le cou et on se bousculait, pour voir en attendant de savoir. Un véhicule de réanimation du SAMU s’éloignait sirène hurlante.
De l’autre côté du boulevard de Ménilmontant, là où finit Belleville et commence Paris, se gara un vieux coupé Mercedes noir. Un homme blond, en costume blanc, en descendit et traversa la chaussée. Son maintien aristocratique devait imposer, au choix, le respect atavique des bourgeois ou l’antipathie envieuse, et non moins atavique, des classes moyennes.
Virgile Cyprien Heckmann fendit la foule en brandissant
au-dessus des têtes sa carte tricolore. Un agent du cordon
s’écarta promptement et le lieutenant pénétra dans le cercle.
Heckmann regarda froidement autour de lui, la confusion régnait. Il fit signe à l’un des agents qui encadrait l’homme tatoué. Le jeune uniforme bleu marine ondula entre les meubles valdingués et se présenta au rapport, les doigts sur ses coutures de pantalon. Le bleu connaissait Heckmann, de réputation. Heckmann, chouchou
du ministère, appelé à une grande carrière dans les forces de l’ordre. Heckmann, flic sans humour.
– C’est pas beau, lieutenant, une fille qui a tenté de se suicider.
On ne savait pas qui appeler.
Le jeune flic était émotif, Heckmann nota, agacé. Il jeta un
coup d’oeil à la femme inconsciente qu’on enfournait dans un camion rouge. Heckmann ne comprenait pas non plus ce que la Criminelle, en sa personne, faisait ici.
– Mais comme un des deux enfants est mort, on s’est dit que
c’était pour la Criminelle. C’est vraiment pas beau, ajouta encore le
jeune gardien d’une paix fragile.
Heckmann se retourna et, cette fois, remarqua le sac noir.
Un suicide raté, un mort, des enfants. Il observa encore, refit
le compte des acteurs, leva des yeux fatigués vers les fenêtres,
les baissa sur la terrasse éclatée. Conclusion : suicide raté, amorti
par
la mort d’un enfant.
– L’autre gamine est mal en point, reprit le jeunot, elle est déjà
partie à l’hôpital. La femme est inconsciente. C’est elle sur le brancard.
C’est pas beau.
Le jeunot était au bord de la crise de nerfs. Quelque chose
ne collait pas.
– Elle a sauté du deuxième, sur la terrasse, avec ses deux mômes, lieutenant.
Virgile Cyprien Heckmann accusa le coup, il s’était trompé.
Ses mâchoires écrasèrent ses dents parfaites. Le jeune flic était
vert. Heckmann le secoua d’une voix cassante : « CRS de Belleville,
dispersez la foule, tout de suite. » Dans le confort de
l’autorité, Heckmann retrouva un peu de son assurance. Le jeune flic
reprit des couleurs dans le confort de l’obéissance. […]
Par Toute Latitude
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Publié dans : Premiers chapitres
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